25 septembre 1396, plaine bulgare. La chevalerie d'Occident vient d'être anéantie devant Nicopolis. Un adolescent bavarois de seize ans, écuyer d'un seigneur de Munich, est traîné parmi les prisonniers. Il s'appelle Johannes Schiltberger. Il ne reverra l'Europe que trente-trois ans plus tard.
Six ans, il court à pied devant le cheval du sultan Bayezid. Puis Tamerlan le rachète à Ankara en 1402 et l'emmène à Samarcande. Il voit raser Bagdad, massacrer les sept mille enfants d'Ispahan, partir l'armée pour l'Inde. À la mort du conquérant, il sert ses fils en Perse et au Caucase. Puis un prince mongol fugitif l'entraîne à travers la Sibérie, parmi des hommes velus et des chiens de traîneau. Puis la Horde d'Or, la Crimée, Constantinople. Une reine tatare conduisant quatre mille cavalières. Un Pater Noster appris en arménien et en tatar. Deux pèlerinages à Jérusalem sous escorte musulmane. En 1427, il s'enfuit à cheval et regagne Munich à pied.
Premier témoignage allemand sur l'Orient post-mongol, le récit de Schiltberger reste six siècles après l'un des seuls regards occidentaux sur cet Orient turco-mongol vu de l'intérieur. La présente édition modernise l'imprimé de Frankfurt am Main de 1570 -- non la reconstitution philologique du manuscrit -- et le restitue dans la forme par laquelle il a nourri la culture européenne pendant trois siècles. Texte modernisé, illustré et annoté par Thierry Ruolz.
Cette édition n'est pas tirée du manuscrit. Le manuscrit original du *Reisebuch*, dicté par Schiltberger vers 1430, n'existe plus ; ce qu'on en connaît passe par des copies tardives et par les éditions imprimées, dont la plus diffusée jusqu'au XIXe siècle fut celle des héritiers de Weygand Han, sortie des presses de Frankfurt am Main vers 1570. C'est ce texte-là, et non la version reconstituée par Valentin Langmantel en 1879 à partir des manuscrits, que la présente édition modernise. La filiation est revendiquée. Il s'agissait de donner à lire au public francophone le Schiltberger qui a circulé pendant trois siècles dans l'Allemagne luthérienne du XVIe au XVIIIe siècle, dans la forme par laquelle il a nourri la culture européenne sur l'Orient turc et tatar, et non une reconstruction philologique du manuscrit perdu. La traduction française intégrale parue chez Anacharsis en 2008 sous le titre *Captif des Tatars*, signée Jacques Rollet d'après Langmantel, occupe l'autre versant et reste sous droits. Le présent volume ouvre une route différente, qui passe par l'imprimé de 1570 et par sa charge contemporaine au siècle de Soliman le Magnifique.
Le plan du livre a été refait. L'imprimé de Frankfurt enchaîne sans rupture une matière de huit cent cinquante paragraphes serrés, qui mélangent récit personnel, chroniques ottomanes, ethnographie tatare, théologie musulmane et controverses chrétiennes orientales. Pour rendre la lecture continue possible, le texte a été redécoupé en cinq parties et vingt-quatre chapitres qui suivent la chronologie biographique du voyageur, depuis le départ de Munich en 1394 jusqu'au retour en 1427, en regroupant les passages géographiques et thématiques cohérents. Aucun épisode n'a été déplacé hors de son contexte narratif ; les coupures suivent les charnières naturelles du récit.
Anfang der Gistory. Ich Schildtberger / zohe auß von meiner heimat / auß der Statt München gelegen in Beyern / zu der zeyt / als König Sigißmundus zu Hungern / in die heydenschaft zohe / das war / als man zält nach Christi vnsers lieben Herrn / vnd Seligmachers geburt. 1394. mit einem Herrn / genant Lienhart Reichertinger / Vnd kam widder aus der leydenschaft zu Landt als man zält nach der geburt Christi / 1427. Was ich nu diese zeit / in den Landen der Heydenschaft für krieg / streit / vnd wunders erfahren / Auch was für Länder / Stett / Schlösser vnd…
Voici comment tout a commencé. Moi, Johannes Schiltberger, je quittai Munich, ma ville natale en Bavière, à l'époque où le roi Sigismond de Hongrie marchait en pays infidèle. C'était l'an 1394 après la naissance de Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ.
Le matin du 25 septembre 1396, dans la plaine bulgare qui descend du Danube vers la forteresse de Nicopolis, un adolescent bavarois de seize ans tient en main le cheval de son seigneur. Il s'appelle Johannes Schiltberger. Il est né à Munich vers 1380, il est parti deux ans plus tôt comme écuyer au service de Leonhard Reichartinger, et il vient, sans le savoir, de passer la dernière matinée libre de son existence. Quelques heures plus tard, son maître sera tué, l'armée croisée la plus brillante d'Occident sera anéantie, et lui-même sera traîné dans le camp ottoman, les mains liées, parmi des milliers d'autres…
Liens de vente à venir