Décembre 1045, Khorassan. Un haut fonctionnaire seldjoukide se réveille d'un songe qui lui ordonne de quitter sa charge, sa maison, ses biens, pour chercher ce qui augmente l'esprit. Trois mois plus tard, Nasir Khusraw, quarante et un ans, prend la route avec son frère cadet et un jeune serviteur indien.
Pendant sept ans, deux mille deux cent vingt fersengs et près de treize mille kilomètres, il traverse à pied le Proche-Orient musulman à son apogée. Il visite Tabriz meurtrie par les tremblements de terre, longe la côte syrienne avant les Croisades, mesure le Haram al-Sharif de Jérusalem coudée par coudée, vit trois ans au Caire fatimide où il assiste aux processions du calife al-Mostansir, accomplit quatre fois le pèlerinage de La Mecque, découvre l'utopie qarmate de Lahssa, et rentre en haillons par Bassora, sauvé par un marchand persan qui le reconnaît.
Cinquante ans avant la prise de Jérusalem par les Croisés, cent vingt avant la chute du califat fatimide, le carnet de Nasir Khusraw donne la photographie unique d'un monde disparu. Premier grand récit de voyage du monde persan, le Safarnama est aussi le témoignage d'une conversion : l'homme qui rentre n'est plus le même. Il deviendra missionnaire ismaélien, sera persécuté, finira ses jours exilé dans les montagnes du Pamir.
Cette édition modernisée comprend 15 illustrations originales, 5 cartes du voyage, un glossaire de 80 termes, une chronologie détaillée, deux index (personnages et lieux), une postface sur le destin de Nasir Khusraw après le voyage, des morceaux choisis du texte original, et une note de l'éditeur sur les sources et la méthode de modernisation.
Cette édition est issue d'un seul témoin moderne : la traduction française intégrale du *Safarnama* publiée à Paris en 1881 par Charles Schefer, dans la deuxième série des publications de l'École des langues orientales vivantes. Schefer travaillait directement sur le texte persan, qu'il avait établi à partir des manuscrits qu'il avait pu rassembler. Sa traduction reste, plus d'un siècle après, la version française de référence du carnet. Elle souffre cependant de deux caractères qui en éloignent le lecteur d'aujourd'hui : un français du XIXe siècle savant qui a vieilli, et un appareil critique surabondant où, sur certaines pages, la note prend plus de place que le texte.
Le plan du texte source a été conservé. Nasir Khusraw ne découpe pas son journal en chapitres : il le tient au fil des étapes, ville après ville. Pour rendre la lecture continue possible, le récit a été redécoupé en seize chapitres qui correspondent aux grandes séquences géographiques du voyage, du songe de Djouzdjanan au retour à Balkh. Aucun passage n'a été déplacé ; les coupures suivent les charnières naturelles du carnet.
Une nuit de décembre 1045, dans la petite ville de Djouzdjanan, au cœur du Khorassan, un homme se réveille en sursaut. Il a quarante et un ans, il est secrétaire au trésor du sultan seldjoukide, sa carrière est faite, sa maison est belle, et il vient, comme tant d'autres soirs, de boire jusqu'à l'ivresse. Mais ce soir-là, dans le sommeil, quelqu'un lui a parlé. Un inconnu, debout, calme, lui a reproché le verre de vin qu'il tenait à la main. Cherche, lui a-t-il dit, ce qui augmente l'esprit plutôt que ce qui le dissipe. Au matin, l'homme se lève. Il s'appelle Nasir Khusraw. Il vient de quitter, sans encore le…
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