Vers 1075, dans son scriptorium de Brême, un chanoine qui n'a jamais vu la mer entreprend de cartographier le bout du monde.
Adam de Brême n'a pas voyagé. Mais il a interrogé les rois, les marins et les missionnaires qui revenaient du Nord, et il en a tiré la plus ancienne description écrite du monde nordique. Sous sa plume défilent les rois danois qui s'entre-tuent pour le trône, les pirates Ascomans qui rançonnent la Baltique, le temple d'or d'Uppsala où pendent les corps des sacrifiés, et les missionnaires qui brisent les idoles au péril de leur vie. Son outil n'est pas la voile, mais l'oreille : il obtient surtout l'oreille d'un roi, Sven Estridsson, mémoire vivante du Nord, qui lui confie les royaumes, les batailles et les naufrages comme un héritage.
Puis le récit s'élance vers les confins : l'Islande où la glace prend feu, le Groenland des hommes bleuis par le sel, et cette terre lointaine où la vigne pousse d'elle-même, le Vinland, dont Adam est le premier à écrire le nom, neuf siècles avant que les fouilles ne lui donnent raison. Au-delà s'ouvre le gouffre des ténèbres, là où le monde s'achève.
Premier portrait de la Scandinavie, de l'Islande et du seuil de l'Amérique, ce témoignage unique du XIe siècle mêle l'exactitude la plus surprenante au pur merveilleux. Aucune traduction française complète n'en avait été donnée au grand public.
La présente édition modernise le texte d'après l'édition critique latine de Lappenberg et Waitz (Hanovre, 1876), réunit la Descriptio insularum Aquilonis et les passages des chroniques des rois et des missions du Nord en vingt chapitres continus, et conserve les scholies marginales d'Adam. Elle est illustrée de dix-huit gravures, accompagnée de dix cartes originales, d'un glossaire, d'une chronologie détaillée et d'un double index des personnages et des lieux.
L'oeuvre d'Adam de Brême, les *Gesta Hammaburgensis Ecclesiae Pontificum*, est d'abord une histoire des archevêques de Hambourg, divisée en quatre livres. Notre édition n'en retient pas la totalité. Le Livre I, consacré aux origines lointaines du siège, a été laissé de côté. Nous avons conservé l'intégralité du Livre IV, la fameuse *Descriptio insularum Aquilonis*, qui constitue le coeur géographique de l'oeuvre, et y avons joint une sélection des passages des Livres II et III qui racontent les missions nordiques et les rois du Nord. Ce choix donne au lecteur un récit continu, des premières conversions du Danemark jusqu'au gouffre des ténèbres où s'achève le monde, sans les développements purement institutionnels qui n'éclairent guère le voyage. Le plan a été réorganisé en vingt chapitres thématiques, là où le texte latin suivait l'ordre des épiscopats et la numérotation des chapitres médiévaux.
Aucune traduction française récente et complète de la *Descriptio* n'était disponible pour le grand public. Les rares traductions partielles existantes, du XIXe siècle pour l'essentiel, reflètent une langue vieillie et un appareil philologique qui les rend inaccessibles au lecteur non spécialiste. C'est ce manque que la présente édition entend combler.
Aurum ibi plurimum, quod raptu congeritur pyratico. Ipsi enim pyratae, quos illi Wiclingos appellant, nostri Ascomannos, regi Danico tributum solvunt, ut liceat eis praedam exercere a barbaris, qui circa hoc mare plurimi abundant. Unde etiam contingit, ut licentia, quam in hostes acceperunt, saepe abutantur in suos; adeo fide nulla utrique ad invicem sunt, et sine misericordia quisque alterum, mox ut ceperit, in ius famulicii vel socio vendit vel barbaro. Et multa quidem alia tam in legibus quam moribus aequo bonoque contraria Dani habent.
Sjaelland est une île située dans le bassin intérieur de la mer Baltique, la plus grande en étendue. Très renommée par la vaillance de ses hommes comme par l'abondance de ses récoltes, elle a pour longueur deux journées de marche, et sa largeur est presque égale. Sa ville principale est Roskilde, résidence royale des Danois. Cette île, à égale distance de la Fionie et de l'orient, fait face au promontoire de Scanie, où se trouve Lund.
Au onzième siècle, l'Europe se croit achevée à la lisière des forêts germaniques. Plus haut, vers le pôle, commence une zone d'ombre que les cartes laissent vide et que l'imagination remplit de monstres. Là, dans une mer froide repliée sur elle-même comme une ceinture, dérivent des îles dont nul Latin n'a jamais relevé le contour : le Danemark éclaté en archipels, la Suède des grands bois, la Norvège accrochée au dernier rebord du monde, et, plus loin encore, Thulé où la glace prend feu, le Groenland des hommes bleuis par les flots, le Vinland où la vigne pousse seule. Au-delà, dit-on, l'océan plonge dans un…
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