Le 16 août 1653, dans la nuit noire et la tempête de la mer de Chine, le yacht hollandais De Sperwer se brise sur les récifs d'une côte inconnue. Au matin, trente-six hommes ouvrent les yeux parmi les débris, autour du corps de leur capitaine. Ils ne le savent pas encore : ils viennent d'aborder le royaume ermite, ce pays que personne n'entre et que personne ne quitte. Treize années passeront avant que huit d'entre eux ne reparaissent dans le monde des vivants.
Hendrik Hamel, comptable de bord, tient le journal de cette longue captivité. Il décrit la marche forcée à travers la péninsule, la rencontre stupéfiante avec un autre Hollandais déjà oublié là depuis vingt-six ans, l'audience du roi à Séoul, le service dans la garde royale, la forteresse perchée de Namhansanseong, puis le bannissement dans les rizières du Sud. Il voit défiler les ambassadeurs du Khan, les comètes, les bonzes-soldats, la grande famine qui ravage la péninsule, la cour qui tremble à chaque rumeur de guerre.
À travers ses pages s'éclaire pour la première fois en Europe la silhouette d'un royaume tenu à l'écart du monde : ses provinces, ses lois, ses supplices, ses planchers chauffés, son écriture, ses marchés, son ginseng, ses morts enveloppés dans la soie. Ce que Hamel rapporte n'est pas le récit d'un explorateur mais celui d'un homme captif, attentif, qui regarde sans relâche.
Premier témoignage occidental sur la Corée des Joseon, illustré et annoté, ce Journael longtemps étouffé par les contrefaçons d'Amsterdam reprend ici sa voix. Document inégalé sur trois siècles, c'est le carnet d'un naufragé qui apprit à vivre dans le pays sans nom.
Le texte que l'on vient de lire est une reconstruction. Le manuscrit que Hendrik Hamel et ses compagnons remettent à la Compagnie des Indes orientales au début de l'année 1668 est un long ruban de prose dense, sans chapitres, sans titres, presque sans paragraphes. Le narrateur passe sans transition d'une journée de marche sur les routes coréennes à la description du tribut payé au Khan, puis revient brusquement à une audience royale. Cette continuité, qui faisait sens pour un rapport administratif destiné aux Dix-Sept Messieurs, n'aurait pas tenu le rythme d'une lecture moderne. Nous avons donc découpé le récit en quinze chapitres, en respectant les frontières naturelles que l'on devine entre les épisodes : le naufrage, la captivité sur Quelpaert, l'apparition de Weltevree, la marche vers Séoul, la cour, l'incident du Tartare, le bannissement, les longs chapitres ethnographiques sur le royaume, les comètes, la famine, l'évasion, l'arrivée à Nagasaki. Le manuscrit ne portait aucun de ces titres : ils sont notre proposition.
Hamel écrit comme il tient un livre de bord. Les phrases sont longues, accumulatives, parfois bancales. Les dates rythment le récit. Les unités de mesure, les rations de riz, les distances en lieues, les prix en taels rappellent qu'il s'agissait d'abord d'un document destiné à justifier le retour des survivants et à faire valoir leurs droits à la solde. Nous avons fait le pari de conserver ce ton factuel, parfois sec, plutôt que de l'habiller d'une émotion qui ne lui appartient pas. Quand Hamel dit qu'il pleut, il pleut ; il n'entend pas le bruit de l'eau sur les toits de tuile.
Naer dat wij bij d' Edele heer gouverneur generael, en d' E E: heere raden van Jndia naer taijoan waren gedestineert, soo sijn op den 18en Junij 1653 met bovengenoemde Jacht vande rheede van batavia 't seijl gegaen, op hebbende d' E: heer Cornelis Caeser om 't gouvernement van 'taioan formosa met den aencleven van dien te becleden, tot vervangh van d' E: heer niclaes verburgh regeerende gouverneur aldaar, zijn naer een geluckige ende voorspoedige reijse den 16en Julij daar aan volgende op de rheede van tayouan g'arriveert.
À Son Excellence Joan Maetsuijcker, gouverneur général, et à Messieurs les Conseillers des Indes néerlandaises.
Dans la nuit du 16 août 1653, sur une côte qu'aucune carte hollandaise ne mentionne, un yacht se brise. Le vent hurle depuis cinq jours, la pluie a effacé l'horizon, et le capitaine Reijnier Egberse vient de crier au charpentier de couper le grand mât pour soulager la coque. La manœuvre échoue. Une lame jette le navire contre des rochers que personne n'a vus venir. Soixante-quatre hommes étaient à bord en quittant Formose. Vingt-huit meurent dans la première heure, écrasés entre les planches ou avalés par le ressac. À l'aube, trente-six survivants se traînent sur une plage noire. Ils ne savent pas où ils sont…
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